"Et que son âme soit liée au faisceau des vivants" (Prière pour les morts)

Dans-le-faisceau-des-vivants

Le 4 janvier 2018, le grand écrivain israélien Aharon Appelfeld décède, à l'âge de 85 ans. Lorsqu'elle apprend la triste nouvelle, Valérie Zénatti, qui est sa traductrice et son amie depuis de longues années, se trouve dans un taxi qui la conduit à l'aéroport de Tel-Aviv. Elle est terrassée par le chagrin, totalement perdue. Comment envisager la vie, sans la présence de cet être dont elle fut si proche? 

 "On me dit la vie continue, comme si je ne le savais pas, comme si la question n'était pas justement que la vie continue sans  lui"

  Pour Valérie, le besoin de silence nécessaire au deuil s'oppose à l'impérieuse nécessité d'entendre encore et encore la voix du disparu. Elle visionne alors des émissions de télévision, se remémore des conversations qu'elle a pu avoir avec l'écrivain, convoque les personnages de ses romans : Yetty, Victoria, Erwin, Irena... la hantent jusqu'à l'obsession.

 Et puis surgit un autre besoin : celui de se rendre à Czernowitz, en Ukraine, où est né et a grandi Aharon Appelfeld. Sur les traces de cet homme qu'elle aimait et admirait tant, Valérie Zenatti finira par trouver une forme d'apaisement.

 Vraiment difficile de parler un tel livre, de commenter avec mes petits mots bien pauvres de lectrice éblouie et ébahie, l'amitié  profonde entre l'écrivain et celle qui fut sa "voix", leur extraordinaire complicité, l'immense chagrin de Valérie Zenatti... Il y a des choses qu'avec la meilleure volonté du monde, on ne touche même pas du doigt :

"On dit que je lui ai donné ma voix en français, mais ce n'est pas tout à fait ma voix, c'est la sienne que je porte en moi, et qui existe dans ma voix, c'est la sienne que je porte en moi, et qui existe dans ma voix pour lui, pour le comprendre et le traduire, livre après livre, et pour toutes nos conversations silencieuses"

Je me contenterai de dire que Valérie Zénatti, dans une langue magnifique, avec pudeur et une sincérité déchirante, donne à voir, à travers le récit douloureux de son propre chagrin, l'homme d'exception que fut Aharon Appelfeld. Rescapé de la Shoah, Aharon vit sa mère assassinée sous ses yeux. Pour échapper à la barbarie nazie, l'adolescent dut prendre la fuite et survivre dans la forêt. Il avait treize ans.

Aharon Appelfeld était un modèle de courage, animé d'une force vitale hors du commun. C'était aussi un homme au regard aimant que la Grande Catastrophe n'est pas parvenue à aigrir ou à assombrir. "Il faut manger comme l'on parle, comme l'on écrit, sans fioritures qui dénaturent", dit-il un jour à Valérie. Simple et pur, Aharon Appelfeld a eu la force de dépasser le malheur pour le transcender. Sa bienveillance et son amour sur toute chose, comme sa lucidité sur la fragilité du monde, il en a fait don à son amie: "Je te dois cela, oui, conclut-elle au terme de son voyage, la conscience aiguë du dérisoire et du sacré de nos vies".

Grâce au beau livre de Valérie Zénatti, Aharon Appelfeld a désormais sa place dans "le faisceau des vivants".

                                                                       

Une lecture partagée avec mon amie Laure, dont vous pourrez lire le billet en un clic

Une participation à la rentrée littéraire de janvier chez Joëlle

             

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