Aux Bouquins Garnis

21 août 2017

La bonne nouvelle du lundi- "Blue"de Russell Banks

 

                                    "                   Des fois, la seule façon de se libérer c'est d'être célèbre"

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Cela fait un petit moment que je n'ai pas participé aux bonnes nouvelles du lundi, ce sympathique rendez-vous de Martine. Je reviens grâce à Russell Banks et "Un membre permanent de la famille". (Actes Sud, 2015).  La plupart des textes de ce recueil sont excellents mais après quelques hésitations, j'ai choisi de présenter "Blue", qui à mon sens, est la nouvelle la plus perturbante et la plus réussie de l'ensemble, sans doute parce qu'elle évoque un chien... un peu particulier, car on trouve pas mal de toutous dans ce recueil. Que les amis des bêtes me pardonnent si les chiens ne sont pas ma tasse de thé... mais bizarrement, j'aime les textes qui les évoquent. J'en parlerai à mon psy promis

Le personnage principal de cette histoire, Ventana Robertson, est une femme qui a économisé sou par sou pour acheter une voiture, qui serait enfin tout à elle. Après des années de voyage en bus, de dépendance aux uns et aux autres, la voilà enfin prête, l'argent planqué bien au chaud sous son chemisier, à se rendre chez le concessionnaire. 

L'intérêt de la nouvelle au départ semble être la description de cette femme humble pour qui cet achat représente bien plus que le simple fait de posséder une voiture. Elle est noire, ce qui ne simplifie pas les choses en matière de crédit, et pour cette raison, elle est contrainte de payer en liquide. Malgré son caractère bien trempé, Ventana n'est pas si sûre d'elle. Elle aborde cet achat avec méfiance, comme le montre son inspection des véhicules, dont l'auteur propose une liste nominative, accompagnée des prix. Liste qui n'est pas sans utilité puisqu'elle donne au lecteur l'impression d'accompagner Ventana lorsqu'elle se balade au milieu des voitures : celles qu'elle voudrait, celles qui dépassent son budget, celles qu'elle pourrait négocier... On ne peut qu'éprouver de l'empathie pour un personnage aussi bien construit, aussi humain : Ventana ne sait à quel saint se vouer au moment de l'achat... peut-être à l'homme noir qu'elle aperçoit à travers la vitre? La "latina" qui l'aborde, discours commercial aux lèvres, ne lui inspire guère confiance :

"Elle a les lèvres gonflées par les injections que des Blanches et des Latinas trop maigres s'infligent en croyant que ça les rendra sexy alors qu'on dirait que leur vilain copain leur a collé un pain sur la bouche."

 Nouvelle sociale? Sans doute. Mais pas seulement. Le texte prend soudain un virage inattendu... J'en suis restée bouche bée...

Russell Banks est un grand romancier et un formidable nouvelliste : 'Blue" est un texte réussi sur tous les plans : une entrée en matière directe et sans effets, un personnage ordinaire auquel il est aisé de s'identifier, placé dans une situation à priori ordinaire, qui tout à coup ne l'est plus, une montée en puissance de l'intrigue progressive mais inéluctable, un tournant qui fait basculer le récit, le tout porté par une écriture au cordeau... Je ne vous parle pas de la chute... 

Ils sont forts, ces américains...

Cette nouvelle, comme le reste du recueil, est à lire absolument !

"Ventana avance vers les voitures situées tout au fond du parc, comme elle y a été invitée. Elle dépasse d'un pas vif les modèles presque neufs en prenant soin de ne pas les regarder car elle sait qu'elle ne peut pas les acheter. Elle ne veut pas que sa voiture, quand elle l'aura trouvée, paraisse miteuse et vieille en comparaison, qu'elle ait moins l'air d'une occasion que d'un véhicule fatigué. Usagé."

 

                

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20 août 2017

Les saisons de la nuit- Colum McCann

 

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            "Dans la vie personne n'échappe au désespoir"

 

Attention chef-d'oeuvre. Du genre qui laisse sonné... au beau milieu des vacances, entre mer et sable chaud... je ne m'y attendais pas.

Colum McCann entraîne le lecteur dans les tunnels du métro new-yorkais où vivent des êtres devenus des rebuts de la société, dans des conditions inimaginables. Treefog est l'un d'eux. Il a eu une vie avant de sombrer en enfer, ce curieux personnage bourré de tocs, et elle nous est livrée par bribes, en alternance avec l'histoire de Walker, un jeune noir qui au début du XXe siècle, travaillait à la construction du tunnel... un courageux, Walker, un amoureux de la vie, à une époque où la ségrégation fait rage, où l'amour entre un homme noir et une femme blanche est  encore interdit ou condamné. 

Deux existences qui n'ont en commun que le tunnel sauf que...

Oh mais quel livre... 

Quelle écriture ! Tantôt simple et précise lorsqu'il s'agit de décrire la vie des personnages, les méandres du tunnel, à d'autres moments éloquente et poétique, toujours si délicatement ciselée... Une merveille... 

Et cette construction polyphonique, tellement subtile, qui jongle entre le passé et le présent sans jamais perdre le lecteur et ménage une superbe surprise à la fin du livre... je ne l'ai pas vu venir... 

Magnifique, magnifique, magnifique. Eprouvant, bouleversant, déchirant,  extrêmement dur, tout à fait indispensable. Magnifique.

 

 "C'est seulement sous terre, il le sait bien, que la couleur est abolie, que les hommes deviennent des hommes."

 

Ce billet est pour toi, ma Solange ! Je t'embrasse tout particulièrement.

 

                                                                             

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10 août 2017

Vernon Subutex 2- Virginie Despentes

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"C'est l'énigme de la décennie ce type"

Puisqu'on est dans les suites, revoilà Vernon Subutex. Le premier volume de la saga était tout simplement une claque qui m'a fait découvrir Virginie Despentes, dont j'ignorais qu'elle avait un tel talent d'écrivain. J'ai lu ce second volet avec plaisir, longtemps après le premier, selon une méthode éprouvée. Ma méthode, c'est de faire mijoter très longtemps les numéros 2, 3... des sagas que j'aime, pour en avoir sous la dent des mois après. C'est une méthode qui vaut ce qu'elle vaut, qui oblige à patienter comme une malade mais après c'est top... je vais la faire breveter, ma méthode :))

Vernon, l'ancien disquaire, est à la rue. Il a trouvé ses quartiers aux Buttes-Chaumont et finalement, malgré une forte grippe, ne vit pas si mal sa nouvelle condition de SDF. Charles, dont il a squatté le banc, finit par l'avoir à la bonne et veille sur lui. Les amis de Vernon sont à sa recherche et ça, il l'ignore. Dans le premier tome, il était en possession d'une cassette posthume de la star Alex Bleach. On ignorait le contenu de l'enregistrement, mais il agitait pas mal de monde. La Hyène s'est débrouillée pour le récupérer, après qu'il ait été confié à Emilie... 

Pas de problèmes pour se retrouver au milieu de tous ces personnages (nombreux) et des événements du volume précédent car l'auteure en fait le listing au début du roman. Ici, Vernon est à la fois central et en retrait, il focalise l'intérêt sans faire grand chose : la communauté qu'il finit par ressembler autour de lui nous offre une multitude de portraits fascinants, comme Despentes sait si bien les croquer. Entre Pamela Kant, ex-actrice de X, Loïc l'ancien facho, Daniel le trans... des liens se créent, fragiles, impensables et pourtant... dans son QG sous les étoiles, Vernon fait le lien, gourou malgré lui. Il y a des anciens, des nouveaux qui finissent par s'inclure dans le groupe et évidemment la musique, bien plus qu'une simple toile de fond, jusqu'à l'apothéose dont je ne dirai rien...

L'intrigue est un peu moins dense que dans le premier volet, mais la dénonciation des travers de notre société est toujours aussi brillante : couple, amitié, religion, sexualité... tout y passe avec cette écriture décapante, ce sens de la formule génialissime qui m'a fait éclater de rire par moments, même si le propos est loin d'être drôle. Voilà un écrivain qui gratte où ça fait mal. ça écorche, ça taille dans le vif, mais qu'est-ce que ça fait du bien !

Je recommande donc cette suite, très vivement, et j'attaque le troisième volet. L'été prochain :)))

Un grand merci à Clara :)

"Les humains sont des merdes. Tout ce qu'ils aiment, c'est se faire diriger. Punir, récompenser, guider. La nature de l'homme, c'est de tuer son prochain."

                                                               *****

"Elle a vingt-cinq ans de moins que moi. En gros, dans la vie, elle attend, tandis que je me souviens."

                                                               *****

"C'est moins grave, quand c'est moche, un homme."

 

 

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05 août 2017

Le nouveau nom (jeunesse)-Elena Ferrante

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"Même si tu es mieux que moi, même si tu sais plus de choses que moi, ne m'abandonne pas !"

Un grand bonheur que ce deuxième épisode de la série "L'amie prodigieuse"... Je m'attendais à quelque chose de bien, le premier tome ayant comblé toutes mes attentes. Mais là, je suis bluffée. Elena Ferrante et ses héroïnes en état de grâce et le lecteur avec... Pas moins.

Lila Cerullo a changé de nom. Elle est devenue Madame Carracci. Son mariage est un échec, Lila ne cachant pas le dégoût que lui inspire son mari Stefano, l'épicier, coupable de trafiquer avec les petits mafieux du quartier, les Solara, et de leur avoir vendu les chaussures crées par la jeune femme, malgré sa promesse (voir tome 1). Quant à Elena, étudiante studieuse, elle mène sa barque tant bien que mal, minée par un complexe d'infériorité dû à ses origines plus que modestes et à son prétendu manque d'intelligence. Elle est toujours amoureuse de l'inaccessible Nino Serratore, "le fils du poète" qui tient une place importante dans cette seconde partie. Lila et Elena sont amies, s'éloignent, se rapprochent... leurs chemins de vie diamétralement opposés ne les empêchent pas de se retrouver, encore et toujours.

 Lorsqu'on a le nez plongé dans cette saga, on ne peut en sortir avant la dernière ligne, happé par l'écriture incroyable de l'auteure, puissante, poétique, d'une fluidité totale,  par la vie qu'elle transmet à ses personnages. Lila et Elena sont en effet entourées comme dans le premier tome, d'une foule de comparses, tendres et féroces, séduisants ou repoussants, pour la plupart inoubliables. "L'Amie prodigieuse" tome 2 n'est pas seulement la poursuite du récit d'une amitié remarquable, indéfectible malgré les épreuves qui la mettent à mal. ça aurait suffi à en faire un excellent roman, mais il est bien davantage...

 L'Italie, chaude, bruyante magnifique, défile sous nos yeux. Les défis que représentent la réussite sociale, l'émancipation des femmes - y compris sexuelle -, la volonté de vivre libre, dégagé du joug masculin sont vécus aussi bien par Lila que par Elena, malgré des trajectoires différentes. Elles sont tous les deux belles et fortes, veulent vivre totalement et intensément, en dépit des obstacles, et ils sont nombreux. Je les retrouverai avec joie dans le troisième volet. Je ne me jetterai pas dessus, comme pour le premier, histoire de faire durer le plaisir...

"Je ne possédais pas cette puissance émotionnelle qui avait poussé Lila a tout faire pour profiter de cette journée et de cette nuit. Je demeurais en retrait, en attente. Alors qu’elle, elle s’emparait des choses, elle les voulait vraiment, se passionnait, jouait le tout pour le tout sans crainte des railleries, du mépris, des crachats et des coups" 

 

 

 

 

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01 août 2017

Volver- Un ano con Almodovar #11

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Raimunda et Soledad sont soeurs. Accompagnées de Paula, la fille adolescente de Raimunda, elles retournent dans leur village natal, sur la tombe de leurs parents. Elles rendent visite à leur vieille tante qui perd la boule et la vue, ainsi qu'à sa voisine Augustina, hantée par le souvenir de sa mère disparue mystérieusement quatre ans ans plus tôt. De retour à Madrid, Raimunda apprend la mort de sa tante et se trouve confrontée à un sérieux problème : son mari Paco, qui vient de perdre son travail, a tenté d'abuser de Paula. Celle-ci s'est défendue et l'a tué accidentellement. Il faut se débarrasser du cadavre. Raimunda, prête à endosser le meurtre pour protéger sa fille, cache le corps de Paco dans le congélateur d'un restaurant, dont elle se déclare propriétaire, le patron lui ayant temporairement confié les clefs. Et voilà Raimunda chargée de préparer les repas pour toute une équipe de tournage. Pendant ce temps, le fantôme d'Irene, la mère de Raimunda et Soledad, réapparaît. Il s'est caché dans le coffre de la voiture de Soledad... Mais Irene est-elle réellement un fantôme?

Notre challenge consacré à Almodovar se poursuit et ce mois-ci je remercie le hasard (enfin presque...) qui a placé Volver dans notre sélection : un petit bijou de cinéma où les femmes sont encore une fois à l'honneur. Les hommes au contraire sont bien peu à leur avantage dans Volver et leur fonction se résume à la copulation et à l'asservissement de la femme, qui heureusement, ne se laisse pas faire ! Les maris, les pères absents ou violents, infidèles, semblent bien peu de choses face aux nanas d'Almodovar, belles, fortes, sensibles, humaines et courageuses (un peu manipulatrices aussi...) On les aime, ces femmes là, et on a envie de dire merci au réalisateur du regard tendre et gourmand qu'il porte sur elles, avec une mention toute particulière pour le plan audacieux sur l'opulente poitrine de Penelope Cruz, en plongée ! Un joli plan de cinéma, coquin, sans une once de vulgarité.

 Etrange et délicieux film que Volver, tout coloré de rouge, où le verbe "revenir" (volver en espagnol) prend tout son sens :  retour à la terre natale des femmes du film, qui est aussi celle d'Almodovar, la Mancha, retour d'une mère à la fois aimée et haïe, partie avec ses secrets, et revenue de la plus étrange des façons... "Revenir" aussi en musique, avec la chanson titre interprétée par la sublime Penelope Cruz (et que je vous offre en fin de billet :)) Comme dans tous les films d'Almodovar, l'art est sacré : art culinaire, fait de simplicité et de générosité (jambon cuit, poivrons, boudin, biscuits au saindoux "à se damner") art du cinéma (toujours l'incursion du film dans le film, discret mais néanmoins présent)...

 Si le drame est la quintessence de "Volver", on y trouve un heureux mélange des genres très almodovarien : les mille turpitudes que subissent les héroïnes (inceste, meurtre, incendie, maladie incurable, télévision déshumanisée qui détruit et ruine les espoirs...) n'empêchent pas l'allégresse, le cocasse (un cadavre dans un frigo rouge, un salon de coiffure home-made où l'on vient surtout papoter et se confier...) un éloge très touchant de l'amitié, de la solidarité entre femmes (voisine prostituée au grand coeur, soeurs unies pour la vie, mère et fille se soutenant dans l'adversité face à l'homme abject) de l'amour maternel éternel : par delà la mort, Raimunda et sa mère parviendront à s'étreindre et à se réconcilier, dans une scène particulièrement émouvante. Les comédiennes de ce film sont toutes excellentes mais j'ai eu un gros coup de coeur pour Pénélope Cruz, qui passe incroyablement du rire aux larmes, foudroyant tour à tour le spectateur de son brun regard ou de son lumineux sourire. Quelle actrice ! Et quel film ! Sûrement parmi les meilleurs et les plus touchants de notre sélection. 

Ma copine Pousse vous en parle ici

Le mois prochain on regarde le dernier film du challenge, "Femmes au bord de la crise de nerf". ça vous tente?

                                   

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25 juillet 2017

Dora Bruder- Patrick Modiano

 

 

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"On vous classe dans des catégories bizarres dont vous n'avez jamais entendu parler et qui ne correspond pas à ce que vous êtes réellement. On vous convoque. On vous interne. Vous aimeriez bien comprendre pourquoi."

« PARIS. ON RECHERCHE une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m. 55, visage ovale, yeux gris marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41, boulevard Ornano, Paris. »

Cette petite annonce publiée dans un journal de l'époque va conduire l'écrivain Patrick Modiano, en 1988, sur les traces d'une adolescente, dans le Paris occupé des années 40. De la jeune Dora Bruder, on ne sait pas grand chose, sinon qu'elle fuguât au moins deux fois et que ses parents l'ont cherchée, comme en témoigne cette annonce. Elle était d'un tempérament assez rebelle et de confession juive, donc traquée. 

Tous les documents officiels glanés par Modiano concernant Dora constituent la base du roman -mais peut-on vraiment parler de roman, tant le livre est hybride ? Biographie, auto-fiction, document, il est tout cela -  à l'intérieur duquel l'auteur mêle des éléments de sa vie personnelle. Etrangement, leurs deux existences se font écho, qu'il s'agisse du boulevard Ornano que  Modiano a parcouru dans sa jeunesse- fréquentant les salles du cinéma aujourd'hui disparu- et où était logée la famille Bruder, des fugues ou tentatives de fugue- Modiano, enfant mal aimé, ne fut pas en reste- des années de pensionnat, de l'arrestation du père, des pères :" il y a ainsi des hasards, des rencontres, des coincidences que l'on ignorera toujours..."

 Modiano, à travers l'histoire de Dora et la sienne, donne à voir le Paris tourmenté de l'époque, les persécutions envers les juifs, les restrictions, les mesures humiliantes comme le port de l'étoile, les rafles, les internements,- Dora fut un temps enfermée à la prison des Tourelles- les départs vers Drancy, puis vers Auschwitz. Il insère des lettres poignantes adressées au préfet de police pour demander la libération d'un proche, décrit précisément, les choses, les lieux, les gens. Aucun élément qu'il livre ne peut sembler insignifiant, au regard de l'enquête qu'il mène. Avec une sobriété et une précision remarquables, bien plus émouvantes que les emportements propices à ce sujet douloureux, Modiano inventorie, investit les lieux, fidèle à ses déambulations parisiennes. Il décrit avec force détails les photographies de Dora afin de permettre au lecteur de l'imaginer, tente par cet intense travail de recherche de combler le vide du souvenir, celui d'une jeune fille déportée et assassinée parce qu'elle était juive, mais aussi celui d'une période de l'Histoire dont les témoins disparaissent peu à peu et dont le souvenir se trouve à son tour menacé. A ce titre, "Dora Bruder" est bien davantage qu'un simple roman, quand la petite Histoire rejoint la Grande, l'oeuvre participe au travail de Mémoire.  

 

"J'ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d'hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s'est échappée à nouveau. C'est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d'occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l'Histoire, le temps -tout ce qui vous souille et vous détruit- n'auront pas pu lui voler." 

 

 Petit clin d'oeil à deux grandes modianettes : ma copine Juju et la belle niçoise Galéa, je vous embrasse toutes les deux :)

 

 

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22 juillet 2017

Pardonnable, impardonnable- Valérie Tong Cuong

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      "Il suffit de si peu de choses pour que nos vies bifurquent"

Je découvre Valérie Tong Cuong avec cent ans de retard  ce roman qui a fait beaucoup parler lors de sa sortie. Je l'ai aimé et j'ai été déçue. C'est le grand paradoxe de ma vie de lectrice, je l'assume ! Je peux aimer un livre et m'agacer aussi, avoir envie de le balancer par la fenêtre, tout en guettant anxieusement la fin et ne pas le lâcher...

Milo est un jeune garçon de douze ans, entouré d'une famille aimante. Sympathique, adorable, très attendu par ses parents, Milo a aussi une grand-mère et une tante qui lui vouent une tendre affection. Le terrible accident de vélo dont il est victime le plonge un temps dans le coma. Cet événement dramatique fait craquer le vernis d'un clan uni en apparence mais qui soudain va se déchirer. Entre le père Lino, la mère Celeste, la grand-mère Jeanne et la tante Marguerite pèsent de lourds secrets, des haines tenaces, des rancoeurs mal digérées, beaucoup d'amour aussi, cela va sans dire... L'accident de Milo est le catalyseur qui menace de faire exploser la famille.

L'histoire est dès le départ prenante, divisée en plusieurs saisons :" le temps de la colère" ouvre le livre qui se termine sur "le temps du pardon", après être passé par plusieurs étapes telles que l'amertume, la vengeance... l'écriture de Valérie Tong Cuong est fluide et élégante. Je suis heureuse de démarrer un livre qui j'en suis sûre va me plaire. J'aime assez les romans qui donnent la parole aux différents protagonistes. Le procédé est certes archi utilisé mais pour ma part, pas de problème, j'aime bien. J'ai cependant une doléance : je veux pouvoir distinguer les personnages qui s'expriment. Ici, la grand-mère parle comme Lino, qui parle comme Celeste, qui parle comme Marguerite...  je faisais la même réflexion lors de ma lecture précédente. J'aurais apprécié que la grand-mère cette peau de vache ait un vocabulaire plus fleuri, mais c'est juste un fantasme de lectrice...

Ici, tout le monde parle de la même façon et les drames s'accumulent. C'est en effet passionnant, ça sonne juste, Valérie Tuong Cong est à la lisière du mélo mais ne franchit pas la ligne. Pas tout de suite. Et puis voilà, soudain c'est trop. On y est dans le mélo. Le mélo élégant, certes, mais le mélo quand même. Je fais une overdose de turpitudes, de violences intra-familiales... les drames qui se succèdent me semblent peu crédibles, de même que le beau docteur brésilien amoureux qui se mêle de ce qui ne le regarde pas (bonjour l'éthique), les méchancetés de la grand-mère peau de vache qui ont leur explication bien entendu, mais niveau crédibilité, je suis dérangée...Trop c'est trop. Je n'abandonne pas ma lecture pour autant, le roman malgré ses faiblesses, se lit bien et j'ai envie de savoir comment tout cela va se conclure. Eh bien là aussi, déception. Dans les livres, les pots cassés se réparent à une vitesse... C'est très dommage, car même s'il s'agit de littérature, j'ai besoin d'adhérer un tout petit peu à ce que je lis. 

Une lecture en demi-teinte. Comme c'est rageant. Mais n'étant pas rancunière, je tenterai peut-être un autre roman de Valérie Tuong Cong avant de déclarer définitivement forfait. 

"Nous voyons ce que nous voulons voir. Ou plutôt, nous voyons ce que nous sommes capables de supporter. Le reste, on le modifie, on l'efface."

 

 

 

 

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12 juillet 2017

Les filles de l'ouragan- Joyce Maynard

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"C'était une des choses que j'aimais dans le dessin, le fait que-sur du papier- on pouvait rêver de tout, les seules limites étant celles de son imagination, ce qui dans mon cas, signifiait pas de limites du tout"

Il y a quelques jours, je me suis dis "allez hop... Joyce Maynard". Et j'ai choisi de lire et d'acheter "Les Filles de l'ouragan" alors qu'"Un long week-end" est dans ma PAL depuis au moins deux ans. Cherchez l'erreur...:/

 Ruth Plank et Dana Dickerson ont toutes les deux étaient conçues un soir de tempête. Nées le même jour, elles sont des "soeurs anniversaire". Les Plank sont des fermiers, ils ont toute une tripotée de filles et Ruth, artiste dans l'âme, est un peu le mouton gris du clan. Elle est grande, ne ressemble pas le moins du monde à ses soeurs, encore moins à sa mère qui lui manifeste un intérêt distant. Ruth cherche sa place au sein d'une famille où malgré l'affection du père, elle se sent étrangère.

Dana est au contraire la scientifique de la famille Dickerson. Ses parents se soucient peu d'elle. Son frère Ray est beau, sensible et lointain. Sa mère Val est artiste peintre, son père George, toujours par monts et par vaux, est sans cesse à la poursuite de la bonne idée qui le fera devenir riche. Les liens entre les deux familles sont maintenus par Connie Plank, avec une curieuse obstination. Cadeaux à Noël, visites annuelles et brèves pour lesquelles on parcourt des kilomètres. Ruth et Dana si elles sont nées le même jour, n'ont pourtant pas grand chose en commun, du moins en apparence...

J'ai bien failli abandonner ce livre, tant la première partie consacrée à l'enfance des deux filles m'a semblé longue et sans entrain. La narration qui donne en alternance la voix à Ruth et à Dana, ne permet pas de les différencier : l'écriture est uniforme et la traduction un peu pataude par moments. J'ai parfois confondu Ruth et Dana, m'obligeant à revenir en début de chapitre pour vérifier de qui il était question. Et puis la sauce qui menaçait de tourner a fini par prendre, à grands coups de "séquences émotion" dont Joyce Maynard ne se prive pas. L'amour, lorsqu'il débarque dans le roman, se révèle absolu, exclusif, d'une sensualité débordante. Les personnages aiment et souffrent, et leurs souffrances sont parmi les pires que l'on puisse imaginer. Maladie de l'être aimé, séparations déchirantes... tout y passe. Au final, je me suis laissée embarquer et j'ai bien apprécié cette histoire de femmes marquées par la tempête, qui traversent avec courage les nombreux orages de la vie. 

A lire, sans en attendre autre chose qu'un agréable moment de lecture !

"Vous passez la moitié d’un siècle à penser que vous êtes une certaine personne et il s’avère que vous ne l’êtes pas. A moins que celle que vous avez toujours été se révèle soudain à vous, que quantité de choses prennent un sens qu’elles n’avaient pas auparavant et que d’autres dont vous étiez sûre perdent leur signification"

 

 

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08 juillet 2017

Trois jours et une vie (version audio) - Pierre Lemaitre

 

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"Il est anéanti par la dimension de la catastrophe. Sa vie, en quelques secondes, a changé de direction. Il est un assassin.
Ces deux images ne vont pas ensemble, on ne peut pas avoir douze ans et être un assassin."

Quel bonheur de retrouver Pierre Lemaitre en version audio :) Je déborde carrément d'enthousiasme concernant son dernier roman et la lecture qu'en fait Philippe Torreton est tout à fait exceptionnelle...

Je résume très brièvement l'intrigue à la fois simple et géniale, fondée non pas sur la résolution d'un meurtre, dont le lecteur connaît très vite les tenants et aboutissants, mais sur la psychologie du coupable, que l'on suit de l'enfance à l'âge adulte.

 Habitant de la commune de Beauval, le petit Rémi Desmedt disparaît quelques jours avant la tempête de 1999. Il est tué accidentellement par un garçon de douze ans, Antoine Courtin, que Rémi aimait pourtant beaucoup. Furieux après le père de Rémi qui s'est débarrassé de son chien blessé sans état d'âme, Antoine s'en prend au petit garçon lui donne un mauvais coup qui sera fatal. 

Commence alors pour Antoine une existence rongée par la culpabilité, la honte, la terreur de finir ses jours en prison. Et c'est absolument passionnant, que dire de plus? Pierre Lemaitre est un solide et merveilleux écrivain, qui décrit avec subtilité, une justesse incroyable, les affres par lesquelles passe son héros tout au long de sa vie. Antoine, malgré l'horreur de son acte, on ne peut que s'y attacher. Tout au long de ma lecture, je me suis surprise à le plaindre : comment peut-on vivre avec le poids d'un tel crime sur la conscience?

Autour d'Antoine évoluent divers personnages qui chacun auront un rôle à jouer dans son parcours. Sa mère, dépeinte comme une femme esseulée et rigide, les camarades de classe dont la treès jolie et très creuse Emilie, Théo, le fils du maire et redoutable affabulateur, la famille Desmedt si durement éprouvée, le charcutier, à la laideur si singulière... autant de personnages admirables et nécessaires, car chez Pierre Lemaitre, tout ce qui est mis en place, les choses et les gens, sert le récit. Les tempêtes qui ravagent Beauval à l'aube de l'année 2000, en plus d'être formidablement décrites, auront aussi leur utilité dans l'histoire...

"Trois jours et une vie" est un superbe roman avec une fin qui cloue le lecteur sur place, magnifié par le talent de Philippe Torreton. Sa voix belle et profonde, l'émotion dans le timbre, jamais surjouée, toujours juste et bien placée, ont fait de ce moment de lecture un régal exceptionnel.

De nombreux moments forts pendant cette "écouture" : la messe de minuit, dite par un curé à la sauce Torreton : ça vaut le coup d'oreille ! Je soulignerai aussi le long passage où Antoine, épouvanté par son crime, tente de se débarrasser du corps de Rémi et traverse la forêt en transportant le cadavre sur son dos : un grand moment de littérature, glaçant, éprouvant... pendant lequel j'étais suspendue à mon fil (d'écouteurs :)

J'ai lu/écouté ce livre pendant une semaine, il m'a accompagnée partout, à chaque fois que l'écoute était possible : cinq minutes, un quart d'heure, une heure dans les bons moments... Le pouvoir de Pierre Lemaître associé à Philippe Torreton est dans l'addiction qu'ils provoquent. Je suis ravie de mon addiction :)

Un grand bravo à tous les deux !

" La vie doit toujours reprendre le dessus, elle adorait cette expression. Cela signifiait que la vie devait continuer de couler, non pas telle qu'elle était mais telle qu'on la désirait. La réalité n'était qu'une question de volonté, il ne servait à rien de se laisser envahir par des tracas inutiles, le plus sûr pour les éloigner était de les ignorer, c'était une méthode imparable, toute son existence montrait qu'elle fonctionnait à merveille."

 

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03 juillet 2017

Un ano con Almodovar# 10- En chair et en os

 

Le  film démarre par une incroyable scène d'accouchement... dans un bus. La naissance de Victor, à Madrid, sous Franco, est le point de départ d'une vie ponctuée d'événements tragiques. Contrairement à la prédiction du ministre des transports "tout ne va pas bien rouler pour lui".

Victor est un jeune homme naïf. Il tombe amoureux d'Helena, une blonde explosive et droguée, et se persuade que cette relation d'une nuit, la première pour lui, est faite pour durer. Il se rend chez la jeune femme, mais Helena attend son dealer. Elle veut chasser Victor dont elle n'a que faire et ils se disputent violemment. Deux policiers, David et Sancho, alertés par une voisine, interviennent. David est blessé grièvement d'une balle de revolver et restera paralysé. Helena l'épouse, tandis que Victor est incarcéré, accusé d'avoir tiré sur le policier. A sa sortie de prison, six ans plus tard, Victor est mûr pour la vengeance...

"En chair et en os" est un très bon film, à l'intrigue efficace, rondement mené (même pas deux heures et c'est plié) où comme à son habitude, Almodovar tisse avec brio une toile entre ses personnages. Au départ, ils n'étaient pas le moins du monde amenés à se rencontrer. Helena est une fille de riche, la mère de Victor est sans doute une prostituée (interprétée par Penelope Cruz) ayant épargné de l'argent tout au long de sa vie pour son fils. Deux mondes qui se téléscopent avec une rare violence : la violence du rejet, puis de la passion, qui finira par emporter Helena et Victor. Dans le même temps, l'amour a fait place à la haine entre Clara et son mari Sancho, et celui-ci entend la garder par la violence... "tant que je t'aime tu ne partiras pas" jure-t-il en la giflant.

David, quant à lui, ne supporte pas l'idée de perdre Helena et se dit prêt à supporter une relation basée sur la culpabilité : Helena ayant été l'enjeu de l'intervention qui l'a rendu paraplégique, elle ne peut le quitter. David est même prêt à tuer celui qui lui prendra sa femme...

 Helena, Victor, David, Sancho, Clara... lorsque le destin les met (ou les remet) en présence par un jeu de hasard et de circonstances dont le réalisateur a le secret, la collision est brutale, adoucie par de rares moments de grâce : un match de football qui fait émerger une complicité masculine sincère mais furtive, des relations sexuelles épisodiques d'une sensualité époustouflante... ces instants forts cèdent très vite la place à la méfiance, à la menace, au rejet de l'autre. Clara qui repousse Sancho est rejetée par Victor, Victor par Helena, Helena ne peut repousser David mais son "insultante sincérité", son inaptitude au mensonge sont malgré tout répulsives. Cette confusion de sentiments mal digérés, exprimés par les coups, les armes (le pistolet dont on use et abuse) ou une sexualité dévastatrice (" faire jouir jusqu'à fendre en deux","devenir le meilleur baiseur du monde" par vengeance) ne peut que finir en drame, nuancé toutefois par la superbe boucle finale : un accouchement heureux dans un taxi, à Madrid, où "l'on n'a plus peur depuis longtemps ..." Chez Almodovar, tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, et on le sait, il affectionne les naissances, les miracles, les notes d'espoir au coeur de la tragédie. Ici, l'arrivée de l'enfant symbolise la nouvelle Espagne, celle de la liberté retrouvée... symbole appuyé par la dernière phrase du film citée ci-dessus, un peu trop appuyé sans doute, mais qu'importe. Almodovar, s'il pouvait, soulignerait de deux traits rouges ce qui lui semble important : non pas qu'il prenne pour le spectateur pour un crétin, mais il a une prédilection pour les images fortes. Et moi, c'est aussi pour cette raison que je l'aime, mon Almodo, pour son côté éléphant traversant un couloir... ça ébranle, et surtout ça laisse des traces.

D'un point de vue formel, "En chair et en os" est malgré tout plus sobre que certains films d'Almodovar. Bien sûr, on retrouve toujours le procédé du film dans le film, où les jambes désarticulées d'un mannequin préfigurent les jambes désormais inertes de David. "En chair et en os"  joue pourtant beaucoup moins sur le registre de l'extravagance. Les personnages sont moins hauts en couleur, ils s'assagissent au fil du temps, tempèrent le feu qui couve. La blonde Helena, à la coiffure "pétard", se transforme en épouse modèle et dévouée à la cause des enfants malheureux : cheveux bruns, vêtements simples et sans recherche particulière. Elle est elle-même, du moins le croit-elle. L'utilisation du masque du loup, derrière lequel se cache Victor un court instant, est intéressant car on comprend que les retrouvailles entre les deux protagonistes seront bouleversantes, et pas uniquement pour eux-mêmes. Chacun des personnages du film finira par "tomber le masque"avec les conséquences que l'on devine.

Il y aurait encore beaucoup d'autres choses à dire sur ce très beau film noir et intense, je vous invite à lire le billet détaillé de ma copine Pousse ici même. Je précise qu'Almodovar s'est inspiré librement pour ce film d'un roman de Ruth Rendell "L'homme à la tortue". Je ne l'ai pas lu, mais pourquoi pas...

Notre année Almodovar se poursuit le mois prochain avec Volver :) 

 

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Posté par Une Comete à 16:25 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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