Le  film démarre par une incroyable scène d'accouchement... dans un bus. La naissance de Victor, à Madrid, sous Franco, est le point de départ d'une vie ponctuée d'événements tragiques. Contrairement à la prédiction du ministre des transports "tout ne va pas bien rouler pour lui".

Victor est un jeune homme naïf. Il tombe amoureux d'Helena, une blonde explosive et droguée, et se persuade que cette relation d'une nuit, la première pour lui, est faite pour durer. Il se rend chez la jeune femme, mais Helena attend son dealer. Elle veut chasser Victor dont elle n'a que faire et ils se disputent violemment. Deux policiers, David et Sancho, alertés par une voisine, interviennent. David est blessé grièvement d'une balle de revolver et restera paralysé. Helena l'épouse, tandis que Victor est incarcéré, accusé d'avoir tiré sur le policier. A sa sortie de prison, six ans plus tard, Victor est mûr pour la vengeance...

"En chair et en os" est un très bon film, à l'intrigue efficace, rondement mené (même pas deux heures et c'est plié) où comme à son habitude, Almodovar tisse avec brio une toile entre ses personnages. Au départ, ils n'étaient pas le moins du monde amenés à se rencontrer. Helena est une fille de riche, la mère de Victor est sans doute une prostituée (interprétée par Penelope Cruz) ayant épargné de l'argent tout au long de sa vie pour son fils. Deux mondes qui se téléscopent avec une rare violence : la violence du rejet, puis de la passion, qui finira par emporter Helena et Victor. Dans le même temps, l'amour a fait place à la haine entre Clara et son mari Sancho, et celui-ci entend la garder par la violence... "tant que je t'aime tu ne partiras pas" jure-t-il en la giflant.

David, quant à lui, ne supporte pas l'idée de perdre Helena et se dit prêt à supporter une relation basée sur la culpabilité : Helena ayant été l'enjeu de l'intervention qui l'a rendu paraplégique, elle ne peut le quitter. David est même prêt à tuer celui qui lui prendra sa femme...

 Helena, Victor, David, Sancho, Clara... lorsque le destin les met (ou les remet) en présence par un jeu de hasard et de circonstances dont le réalisateur a le secret, la collision est brutale, adoucie par de rares moments de grâce : un match de football qui fait émerger une complicité masculine sincère mais furtive, des relations sexuelles épisodiques d'une sensualité époustouflante... ces instants forts cèdent très vite la place à la méfiance, à la menace, au rejet de l'autre. Clara qui repousse Sancho est rejetée par Victor, Victor par Helena, Helena ne peut repousser David mais son "insultante sincérité", son inaptitude au mensonge sont malgré tout répulsives. Cette confusion de sentiments mal digérés, exprimés par les coups, les armes (le pistolet dont on use et abuse) ou une sexualité dévastatrice (" faire jouir jusqu'à fendre en deux","devenir le meilleur baiseur du monde" par vengeance) ne peut que finir en drame, nuancé toutefois par la superbe boucle finale : un accouchement heureux dans un taxi, à Madrid, où "l'on n'a plus peur depuis longtemps ..." Chez Almodovar, tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, et on le sait, il affectionne les naissances, les miracles, les notes d'espoir au coeur de la tragédie. Ici, l'arrivée de l'enfant symbolise la nouvelle Espagne, celle de la liberté retrouvée... symbole appuyé par la dernière phrase du film citée ci-dessus, un peu trop appuyé sans doute, mais qu'importe. Almodovar, s'il pouvait, soulignerait de deux traits rouges ce qui lui semble important : non pas qu'il prenne pour le spectateur pour un crétin, mais il a une prédilection pour les images fortes. Et moi, c'est aussi pour cette raison que je l'aime, mon Almodo, pour son côté éléphant traversant un couloir... ça ébranle, et surtout ça laisse des traces.

D'un point de vue formel, "En chair et en os" est malgré tout plus sobre que certains films d'Almodovar. Bien sûr, on retrouve toujours le procédé du film dans le film, où les jambes désarticulées d'un mannequin préfigurent les jambes désormais inertes de David. "En chair et en os"  joue pourtant beaucoup moins sur le registre de l'extravagance. Les personnages sont moins hauts en couleur, ils s'assagissent au fil du temps, tempèrent le feu qui couve. La blonde Helena, à la coiffure "pétard", se transforme en épouse modèle et dévouée à la cause des enfants malheureux : cheveux bruns, vêtements simples et sans recherche particulière. Elle est elle-même, du moins le croit-elle. L'utilisation du masque du loup, derrière lequel se cache Victor un court instant, est intéressant car on comprend que les retrouvailles entre les deux protagonistes seront bouleversantes, et pas uniquement pour eux-mêmes. Chacun des personnages du film finira par "tomber le masque"avec les conséquences que l'on devine.

Il y aurait encore beaucoup d'autres choses à dire sur ce très beau film noir et intense, je vous invite à lire le billet détaillé de ma copine Pousse ici même. Je précise qu'Almodovar s'est inspiré librement pour ce film d'un roman de Ruth Rendell "L'homme à la tortue". Je ne l'ai pas lu, mais pourquoi pas...

Notre année Almodovar se poursuit le mois prochain avec Volver :) 

 

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