23715161_6106668

Découvert chez Miss Léo il y a quelques temps, acheté sur une impulsion après la lecture de son très beau billet, "Le Roi transparent" est une merveille de roman qui plonge le lecteur dans un Moyen Age tourmenté, aussi violent que raffiné. Dès les premières lignes, nous voilà sur les routes avec Léola, une serve de quinze ans contrainte de se cacher sous une armure de chevalier pour protéger sa vie. Son père, son frère et Jacques, celui qu'elle aime, sont enrôlés de force pour guerroyer aux côtés (ou à la place?) de leur maître, le seigneur d'Aubenac. Mais Léola est une jeune fille obstinée. Elle veut retrouver Jacques. Sur son chemin semé d'embûches, Léo va croiser une étrange femme prénommée Nynève, un peu sorcière, un peu guérisseuse, un peu magicienne. Elles ne se quitteront plus, séjournant ensemble chez la redoutable Dame Blanche, (j'ai particulièrement adoré cet épisode et la relation teintée d'ambiguïté entre Dhuoda et Léola), puis à la cour d'Alienor d'Aquitaine,  affrontant les croisés, livrant bataille avec un courage hors du commun. La jeune et naïve Léola devient un véritable guerrier en même temps qu'une femme instruite, avide de mots, qui n'a pas tout à fait renoncé à l'amour...

Ah que c'était bien ! Intelligent, brillant, palpitant, "Le Roi transparent" ( dont l'histoire maudite coûte systématiquement la vie à celui qui l'évoque) entrelace avec un brio remarquable différents genres et thèmes : l'épopée, le fantastique, les grands débats sur l'amour et la religion, le rôle des femmes dans une époque assoiffée d'ouverture, où paradoxalement, toute vélleité d'ouverture est menacée de répression sanglante. Tout cela donne un roman très riche mais parfaitement harmonieux, écrit dans une langue admirable. Le monde que Rosa Montero nous propose (avec quelques entorses chronologiques qu'elle reconnaît volontiers, mais peu importe en ce qui me concerne) est incroyablement bigarré, vivant, coloré, à la fois joyeux et terrible,  ses personnages sont passionnants et on peine à les quitter. J'ai pris mon pied temps pour lire ce roman, savourant les différents épisodes, relisant certains passages avec bonheur (c'est tellement bien écrit!)La fin est superbe et les scènes de combat grandioses. Pourtant, le combat, la guerre et tout ça, ce n'est pas franchement mon trip. Sauf quand c'est Rosa Montero qui s'y colle. Elle a un talent fou. Quelle belle découverte !

"Je suis femme et j'écris. Je suis plébéienne et je sais lire. Je suis née serve et je suis libre. J'ai vu dans ma vie des choses merveilleuses. J'ai fait dans ma vie des choses merveilleuses. Pendant un temps, le monde fut un miracle. Puis l'obscurité est revenue. La plume tremble entre mes doigts chaque fois que le bélier cogne contre la porte. Un solide portail de métal et de bois qui ne tardera pas à voler en éclats. Des hommes de fer lourds et sales s'entassent à l'entrée. Ils viennent nous chercher. Les Bonnes Femmes prient. Moi, j'écris. C'est ma plus grande victoire, ma conquête, le don dont je me sens le plus fière. Et même si les mots sont dévorés peu à peu par le grand silence, ils constituent aujourd'hui ma seule arme. L'encre tremble dans l'encrier au gré des coups, elle aussi apeurée. Sa surface se ride comme celle d'un petit lac ténébreux. Mais voilà qu'elle se calme étrangement. Je lève la tête dans l'attente d'un assaut qui ne vient pas. Le bélier s'est arrêté. Les Parfaites aussi ont cessé le bourdonnement de leurs prières. Serait-ce que les croisés ont pu entrer dans le château ? Je me croyais préparée à cet instant mais je ne le suis pas : mon sang recule tout au fond de mes veines. Je pâlis, tout entière transie par le froid de la peur. Mais non, ils ne sont pas entrés : nous aurions entendu le fracas de la porte qui se brise, l'effondrement des sacs de terre dont nous l'avons renforcée, les pas rapides des prédateurs montant l'escalier. Les Bonnes Femmes écoutent. Moi aussi. Les hommes de fer cliquettent sous les meurtrières de notre forteresse. Ils se retirent. Oui, ils sont en train de se retirer. Le soleil est sur le point de disparaître et ils préfèrent sans doute savourer leur victoire à la lumière du jour. Ils n'ont pas besoin de se hâter : nous ne pouvons pas nous enfuir et il n'existe plus personne qui puisse nous aider. Dieu nous a accordé une nuit de plus. Une longue nuit."

Merci Miss Léo ! Son billet est ici. Et celui d'Ys, également conquise.

 

Une nouvelle participation au challenge de Litote :

 

78223369_p