"Une énorme affection, ça doit s'appeler la nostalgie, roula sur elle comme un autobus"

 

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 Rose a la tête à l'envers. Elle boit un peu trop. Psychologue parisienne, en croisière, avec ses deux enfants Gabriel, l'adolescent, et Emma, la petite fille, elle s'interroge sur le devenir de son couple qui bat de l'aile. Le mari, agent immobilier, lui aussi porté sur la boisson, est resté à quai. Doit-elle partir ou rester?

  Les questionnements intimes de Rose vont être troublés par un événement qui va bouleverser sa vie. Un soir, le bateau de croisière croise une embarcation de migrants en péril. Ils sont recueillis à bord en attendant les garde-côtes. Rose, sur une impulsion, donne le téléphone portable de son fils à Younes, un jeune migrant nigérien. De retour à Paris, Rose ne peut bien entendu laisser cette histoire derrière elle...

Que voilà un livre étrange, un brin foutraque, tant il aborde de nombreux thèmes pas forcément évidents à mettre en lien : les migrants, la famille, la magie, la maison... il dresse un subtil portrait de femme à travers le personnage de Rose, un peu magicienne (elle pratique l'imposition des mains), héroïque mais pas tout le temps, en quête de sens, qu'elle finira par trouver grâce à cette rencontre choc avec la misère, la détresse, si loin de ses préoccupations de bobo parisienne...

Cette étrangeté est un des atouts de ce roman inclassable, mais ce qui le rend totalement saisissant est l'écriture incroyable de Marie Darrieussecq, toute en ruptures, en images, mêlant avec bonheur style direct et indirect, phrases longues ou seulement d'un ou deux mots... c'est jouissif et j'ai savouré chaque ligne, me demandant sans cesse " comment elle fait..." Il se peut qu'on reste à distance du personnage, de l'histoire, qu'on se demande à quoi ça rime - j'ai trouvé quelques lenteurs au démarrage- où l'auteure nous emmène, que vient faire la magie dans cette affaire (je me le suis demandée, j'ai trouvé la réponse), s'étonner d'une trame qui semble un peu mince, mais il est IMPOSSIBLE de ne pas être éblouie par ce style simplement magistral. Marie Darrieussecq est une magicienne.

J'en veux pour preuve :

"La prémonition des ruines suscite une angoisse encore supérieure à celle des temps obscurs, elle en est sûre. D'où l'importance de la maison. D'être à l'abri. Et mieux qu'à Paris. Elle voudrait une maison Tupperware. Hermétique, propre, durable"

                                ***

"Elle restait assise, rêveuse, dans cette attention flottante qui évoque la veillée au coin du feu : les mots du patient crépitent, les phrases ont des lueurs bleutées, le temps se consume... mais qu'une bûche tombe, qu'un mot saute, qu'une phrase brûle d'un jet clair : vous êtes là. Il vous arrive de bondir. Vous soufflez parfois sur les braises. Mais ici, à Clèves, elle a accepté d'être directement au feu. Elle est penchée sur des corps, et ces corps parlent. Ou pas."

                      

 Même pas sur la liste du Goncourt. C'est à se demander...