"La cuisine était sacrée"

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41YA9eNU6FL._SX195_.jpg

La Cheffe est une sorte d'ascète. Son talent, elle le déploie au travers d'une cuisine sublime et curieusement dépourvue de tout ornement, rigoureuse et raffinée jusqu'au dénuement. Elle est ainsi La Cheffe, exigeante et humble, humaine et autoritaire, se méfiant des récompenses, du sucré, du futile...

C'est son histoire, depuis l'enfance, qui nous est racontée par son ancien commis  de cuisine. Il l'a follement aimée et admirée, et ce depuis leur première rencontre. Cette femme exceptionnelle, honorée d'une étoile au Guide, patronne de "La bonne Heure", disparue au moment du récit, a marqué profondément la vie du jeune homme, inlassable et fidèle, malgré la déroute, les trahisons, les chagrins qui ont jalonné la vie de La Cheffe. Il s'en est éloigné, en a souffert jusqu'à la dépression, puis est revenu vers elle, comme magnétisé. Il ne peut tout simplement pas se passer d'elle.

J'ai eu très peur en démarrant cette lecture de ne pas en venir à bout. Le sujet est passionnant mais l'écriture de Marie N'Diaye, toute en circonvolutions, en phrases longues et sinueuses, entrecoupées de virgules, obligeant parfois à lire plusieurs fois le même paragraphe pour ne rien laisser passer, n'est pas d'un abord facile. J'avais renoncé il y a quelques années à "Trois femmes puissantes" pour ces raisons là mais cette fois, j'ai eu envie de m'accrocher. La cuisine, vous comprenez...

J'ai donc pris mon temps, ai lu ce roman par petits bouts, car Marie N'Diaye, son style déroutant ainsi que son étonnant personnage, se méritent. Le charme a fini par opérer. La Cheffe, toute jeunette, dans la cuisine du couple Clapeau, préparant une surprenante tarte aux pêches qui n'a presque rien d'un dessert, ("Elle se trouvait sommée de leur cuisiner ce dont ils n'avaient même pas l'idée"), son horizon obturé par des pins menaçants devant la fenêtre, puis plus tard la Cheffe dans son Restaurant, étoilée mais en larmes, désolée de cette récompense qu'elle considère comme un échec (elle est complexe, la dame, je ne vous le cache pas)... ces passages d'une intense beauté font oublier quelques moments un peu plus arides, en particulier dans les premières pages. Une seconde intrigue se noue : un personnage dont on ne connaît pas immédiatement l'identité raconte une histoire qui se superpose à la première (assez compacte, en italique) à laquelle j'ai eu du mal à m'intéresser, jusqu'au moment où la lumière fût...

Un très beau livre en forme d'hommage à la Grande Cuisine, celle qui sublime l'essentiel, la noblesse du produit presque brut et refuse les compromis, la vanité, les artifices dont certains chefs parent leurs assiettes. A la lecture, on se prend à rêver de cette fameuse tarte aux pêches des Landes, parfumée à la verveine, tout juste assaisonnée d'une pointe de sucre et d'un peu de sel... Une "sèche perfection"`...

"Le produit tout nu n’étant pas acceptable, ni plaisant à l’œil ni séduisant au goût, l’art de la Cheffe consistait à la modifier juste assez pour qu’il semblât alors superbe autant que délicieux, cependant parfaitement reconnaissable, intègre, exhibant fièrement et posément son aspect parfois singulier"

Syl , ce roman est une contribution littéraire à notre équipe de gourmandes.

 

logogourmandises2017-1