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"L'homme n'est jamais content de son sort, il aspire à autre chose, cultive l'esprit de contradiction, se propulse hors de l'instant. L'insatisfaction est le moteur de ses actes. "Qu'est-ce-que je fais là?"est un titre de livre et la seule question qui vaille."

Décembre 2012. Sylvain Tesson se lance dans un périple inédit : à bord d'un side-car, il entreprend de retracer le parcours de la Grande Armée napoléonienne, en 1812.

Je me suis demandé ce que pouvait bien donner le genre «road-movie historique» à la sauce Tesson. N'étant passionnée ni par les récits de voyage ni par le Premier Empire, j'avais quelques réticences en commençant «Berezina»... La quatrième de couverture a fini de me troubler, évoquant «une effraction du temps», l'auteur «[embarquant] l'Empereur dans son side-car». Tiens, Tesson fait dans la science-fiction? Pas du tout. «Berezina» est en fait le reportage d'une incroyable aventure de treize jours, d'une traversée insolite entre Moscou et Paris. Au turbulent récit de son voyage, Tesson juxtapose avec fluidité l'épopée de ces «grognards» fidèles à l'Empereur jusqu'au sacrifice, et livre au passage quelques réflexions d'une savoureuse lucidité sur notre monde actuel: «nous[voulons]bien combattre, mais pour le salut de nos paliers d'appartement».

Je sors toutefois mitigée de cette lecture difficile, souvent trop technique. L'ensemble demeure austère, malgré l'humour de Tesson et de sa bande de potes.La franche camaraderie arrosée de vodka, tout ça tout ça... Ce qui est bluffant, en revanche, c'est une écriture «à la dynamite», pour reprendre l'expression de Léon Bloy dans "L'Ame de Napoléon", (p.103) tellement puissante, "pleine de bruit et de fureur", qui prend le lecteur à la gorge lorsqu'est évoqué le calvaire des hommes, mais aussi celui des animaux, victimes et oubliés de l'Histoire. Les pages consacrées au martyr des chevaux sont saisissantes et témoignent de la formidable empathie de l'auteur pour le monde qui l'entoure. Rien que pour cette écriture vraiment géniale, le livre vaut la peine d'être lu. 

Je termine «Berezina» toujours aussi peu fan de récits de voyage et de Napoléon, mais avec le sentiment très plaisant d'avoir découvert un grand écrivain.

Gras me toucha le bras :
" Ici, c'est un haut lieu, vois-tu.
_ Qu'est-ce qu'un haut lieu ? lui dis-je
_ Un haut lieu, dit-il, c'est un arpent de géographie fécondé par les larmes de l'Histoire, un morceau de territoire sacralisé par un geste, maudit par une tragédie, un terrain qui, par-delà les siècles, continue d'irradier l'écho des souffrances tues ou des gloires passées. C'est un paysage béni par les larmes et le sang. Tu te tiens devant, et soudain, tu éprouves une présence, un surgissement, la manifestation d'un je-ne-sais-quoi. C'est l'écho de l'Histoire, le rayonnement fossile d'un événement qui sourd du sol, comme une onde. Ici, il y a une telle intensité de tragédie en un si court épisode de temps que la géographie ne s'en est pas remise. Les arbres ont repoussé, mais la Terre, elle, continue à souffrir. Quand elle boit trop de sang, elle devient un haut lieu. Alors, il faut la regarder en silence car les fantômes la hantent. " 

Alex l'a lu et beaucoup aimé, Laure beaucoup moins.

Je participe grâce à ce livre aux "mots en balade" chez Evalire, avec le mot "glace"(Par association, j'ai eu froid tout au long de ma lecture...)