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Enfin un bouquin lu de bout en bout et avec plaisir ! Peu férue de roman historique, j'ai pourtant beaucoup apprécié celui-ci. Il était temps...

La plume de Jean-Christophe Rufin, élégante et limpide, retrace à merveille le parcours de l'étonnant Jacques Coeur, - fils d'un modeste fourreur de Bourges.  C'est Jacques lui-même qui raconte : ses ambitions, ses rêves, sa passion de l'Orient, sa condition de monnayeur, de Grand Argentier du roi Charles VII, de banquier de la Couronne, sa liaison secrète avec Agnès Sorel, la maîtresse du roi (fantasme de l'auteur?). Fabuleusement riche - ce commerçant, habile négociant, mécène avant l'heure, fut l'homme de tous les succès. Jalousé, calomnié, Il est obligé de fuir ceux qui en veulent à sa vie (dont le roi lui-même !) et c'est au coeur de l'île de Chio qu'il se réfugie pour écrire son histoire. 

Merveilleusement écrit, ce roman joue sur différents rythmes : un peu languissant lorsqu'il évoque l'enfance, les rêves d'Orient de Jacques, la découverte de Damas, il gagne en puissance au fil des pages,  avant de se terminer comme un formidable roman d'aventures. J'ai particulièrement aimé cette trépidante dernière partie.

La partie consacrée à la relation entre Agnès et Jacques, bien qu'intéressante, n'est pourtant pas celle que j'ai préférée. Mon coeur de midinette n'a que moyennement vibré :) Agnès est trop parfaite, trop éthérée. Il lui manquait un peu de chair pour me toucher véritablement. C'est sans doute le seul petit défaut de ce roman : si l'on s'intéresse aux personnages, on a du mal à s'y attacher.

"Le grand Coeur" est surtout une passionnante étude de caractères, où l'on découvre, entre autres, un Charles VII complexe et insaisissable : tour à tour souffreteux, malheureux, séducteur, amoureux, d'une cruauté sans bornes... Quant à Jacques Coeur, il est tout en subtilité. Etre riche pour se contenter d'amasser, d'amasser encore ne l'intéresse pas. Cet homme là est avant tout un créateur :

"Toutes les choses existent en dehors de nous. La pierre n'a pas besoin de l'homme pour être pierre. Seul nous appartient ce qui n'existe pas et que nous avons le pouvoir de faire venir au monde."

Il analyse avec lucidité les comportements humains et leurs faiblesses dans un monde en perpétuel devenir :

"Je n'ai jamais pratiqué la trahison, mais je ne l'ai que faiblement condamnée, car je sais à quel point elle est proche, souvent, de la loyauté. A certains moments de la vie, face à l'énigme du monde et de l'avenir, tout être humain  peut se sentir partagé entre une cause et son contraire. Le pas de l'une à l'autre est si court qu'on peut en un instant sauter d'un côté à son opposé avec la même facilité que l'enfant qui traverse un ruisseau à cloche-pied."

En faisant revivre ce personnage finalement peu connu, Jean-Christophe Rufin a vraiment fait du beau travail, aussi bien historique que romanesque. J'adore ce qu'il en dit dans sa postface :

" La seule manière de le tenir vivant est de le plonger dans le liquide trouble de la fiction romanesque. Il faut l'imaginer au quotidien, clairvoyant et aveugle, plein d'autant de certitudes que de doutes, inconscient de l'avenir auquel il appartient pourtant plus qu'il ne le croit.

Je ne sais ce qu'il penserait d'un tel portait et sans doute me ressemble-t-il plus qu'à lui. (...)

L'essentiel, mon seul désir, est que ce mausolée de mots, loin d'enfermer un héros mort, libère un homme bien vivant."

J'ai lu ce livre sur ma liseuse. Le vocabulaire utilisé, riche en termes peu usités, a nécessité par moments l'usage du dictionnaire intégré. Vraiment top !