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Tout au long de sa vie, le narrateur a tenu le surprenant journal son corps. A sa mort, il le lègue à sa fille Lison :

"Chaque fois que mon corps s'est manifesté à mon esprit, il m'a trouvé la plume à la main, attentif à la surprise du jour (...). Mon bel amour de fille, tel est mon héritage : il ne s'agit pas d'un traité de physiologie mais de mon jardin secret qui est à bien des égards notre territoire le plus commun. "

Le corps au jour le jour, comme objet de curiosité, de dégoût, d'émerveillement,  héros d'un roman de presque 400 pages, il fallait oser. Pennac l'a fait.

L'enfance et la découverte d'un corps quasi transparent, qu'il faudra construire et rendre palpable, sur le modèle de "l'écorché"du Larousse, l'adolescence et les plaisirs que procure le corps, l'âge adulte, puis la maturité et son lot de désagréments : le corps et ses souffrances, le corps qui s'affaiblit jusqu'à la fin... c'est toute la vie d'un homme, d'un corps, avec son lot de bonheur et de misères, qui nous est contée ici.

Ce journal est génial ! Merveilleusement écrit, pétillant d'humour, d'intelligence, bourré d'émotion. Tout est dit sur le corps, observé, analysé avec lucidité et précision. Sans tabou.

Pennac se regarde le nombril ? Oui,  sans doute un peu ...  et alors? "Le journal d'un corps" est tellement bien fait, bien construit, si prodigieusement détaillé qu'il intéresse tout le monde : le corps du narrateur, c'est un peu, même beaucoup, le nôtre. (Les hommes seront en terrain familier, les femmes ne seront pas totalement dépaysées et découvriront bien des choses) . Le problème d'ego supposé est du coup vite balayé tant la portée de ce roman (car c'en est un !) est universelle et son message riche d'humanité.

 C'est souvent cru, (lecteurs pudibonds, passez votre chemin...) riche en détails peu ragoûtants (ben oui, le corps pue, suinte, pète, rappelle le malicieux narrateur)  jamais vulgaire et souvent tendre. L'enfant m'a touchée, (une mère méchante, un père brisé par la guerre dont il est revenu "évanescent") l'adulte m'a intéressée, le veillard m'a émue et passionnée. Que de belles pages sur l'art d'être grand-père, que de personnages attachants le narrateur a vu naître, grandir, mourir et qui prennent corps grâce à ce journal...

Je n'ai qu'un regret : le livre est un emprunt à la médiathèque, (je vais avoir du mal à le rendre...) je n'ai donc pas pu souligner certaines phrases ou corner les feuilles à loisir. Et il y a tant de phrases que j'aurais aimé garder en mémoire et vous faire partager ici...

A quand la sortie en poche?

 

Extraits:

79 ans                     Jeudi 10 octobre 2002

 

"Mon coeur, mon coeur fidèle. Moins costaud qu'avant, certes, mais ô combien fidèle ! La nuit dernière, je me suis livré à un exercice enfantin: calculer le nombre de fois où mon coeur a battu depuis ma naissance. Soit une moyenne de soixante-douze battements par minute que multiplient soixante minute par heure, que multiplient vingt-quatre heures par jour, que multiplient trois cent soixante-cinq jours par an, que multiplient soixante-dix-neuf années. Plus fichu, évidemment, de calculer ça mentalement. Calculette donc. Près de trois milliards de battements ! Sans tenir compte des années bissextiles ni des accélérations de l'émotion ! J'ai posé la main sur ma poitrine et j'ai senti mon coeur battre, paisible, régulier, les coups qui me restent. Bon anniversaire, mon coeur !"

                                                                          ***

"De l'agrément de se gratter. Pas seulement pour cette montée orgasmique qui s'achève dans l'apothéose du soulagement mais pour le délice, surtout, de trouver au millimètre près le point exact de la démangeaison. Cela aussi c'est "se bien connaître". Très difficile de désigner à l'autre l'endroit précis où vous gratter. Dans ce domaine, l'autre déçoit toujours. Comme souvent, il est légèrement à côté du sujet."

 

Sylvie du blog Evalire, a lu et aimé aussi.