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Attention, ce livre est un énorme coup de coeur, un chef-d'oeuvre qui vous embarque dès les premières lignes, vous étreint pendant plus de 400 pages et vous laisse étourdi, ravi, estomaqué, complètement à bout de souffle une fois la lecture achevée... quand je tombe sur ce genre de bouquin, que voulez-vous, je perds mon sang froid, j'en parle, j'en parle, je soûle mon mon entourage (Chouchou tu sauras tout sur l'histoire du Libéria, dis-moi merci), heureusement que ce blog existe pour que je puisse m'épancher et partager mon bonheur avec mes millions de lecteurs (modeste avec ça)

Russell Banks est un génie. Ce livre est grand. Ce billet va être un peu décousu, répétitif, excessivement enthousiaste, vous êtes prévenus... 

C'est que je suis encore sous le choc. 

"American darling" est un roman d'une puissance incroyable, où l'histoire singulière d'une femme, Hannah Musgrave, militante radicale, poseuse de bombes pour le Weathermen, se mêle à la grande Histoire : celle de l'Amérique des années 70 aux années 2000 et celle d'un pays d'Afrique méconnu (de moi en tout cas, jusqu'à aujourd'hui), le Libéria, gangrené par la violence, la misère et la corruption. Contrainte de fuir la justice de son pays, Hannah fera du Libéria sa terre d'adoption. Elle y épousera Woodrow Sundiata, ministre de la santé, deviendra mère de trois garçons, se dévouera corps et âme pour la cause des chimpanzés, qu'elle nommera les "rêveurs". La situation politique du Libéria devenue catastrophique la contraindra à quitter l'Afrique, abandonnant son mari, ses enfants, ses singes... Elle y reviendra dix ans plus tard, sur les traces de ses fils, devenus des "enfants-soldats".

On fait la connaissance d'Hannah au début du roman, à l'aube de ses soixante ans. Fermière dans les Adirondacks, elle entreprend de raconter son existence mouvementée à un interlocuteur dont on ne connaît pas l'identité. C'est sans importance. Pour ma part, j'ai bien aimé l'idée qu'Hannah me livre son histoire, à moi simple lectrice, qu'elle fasse de moi sa confidente, sans chercher à nuancer ou excuser certains moments de sa vie peu glorieux. Car des erreurs, elle en a commis, Hannah : son attitude passive face à la pauvreté qui l'entoure pendant sa période africaine, elle, l'épouse privilégiée d'un ministre, ses fuites, son manque de courage à certains moments de sa vie, ses choix erronés (son soutien à Charles Taylor qui s'avèrera être un désastre), son absence d'instinct maternel... rien de tout cela ne la rend sympathique, mais jamais complètement antipathique non plus. Elle est ambiguë, pleine de contradictions. Courageuse et lâche. Forte et faible. Aimante et froide. Femme aux identités multiples, on ne la saisit jamais complètement. En bref, c'est un personnage de roman comme je les aime. Fascinant car imparfait.

Il n'y a pas que le personnage d'Hannah qui soit digne d'intérêt dans ce livre. Le contexte dans lequel elle évolue est passionnant. Si j'avais su que le livre était aussi politique, j'aurais sans douté hésité avant d'entreprendre sa lecture. J'aurais eu grand tort. Cet aspect majeur du roman n'est en effet ni ennuyeux,  ni trop complexe pour un lecteur lambda comme on pourrait le craindre. Le réel et la fiction se combinent ici à merveille, au point que je suis allée à plusieurs reprises  à la recherche d'informations sur les personnages ou les évènements évoqués, curieuse de démêler le vrai du faux. C'est fait de façon très habile et j'ai appris plein de choses.  

 "American Darling "est un roman engagé, courageux, un coup d'estocade porté par un américain à la politique impérialiste de son pays. La lumière qui est jetée sur l'Afrique est elle aussi, extrêmement crue. Terre ravagée et pillée depuis des décennies par des dictacteurs fous, ni les hommes ni les animaux n'y trouvent le repos, surtout pas les singes, considérés comme de la vulgaire "viande de brousse". Je signale pour les lecteurs sensibles (dont je suis) que  si certaines scènes du livre sont d'une implacable cruauté, elles sont néanmoins indispensables et jamais gratuites. Il faut lire pour comprendre. Alors lisez s'il vous plaît. 

"American Darling" est entré dans mon panthéon personnel des livres les plus beaux et les plus importants jamais lus. Si c'est pas un argument, ça...

Les premières lignes du roman ( belles à tomber, je trouve) :

"Après bien des années où j'ai cru que je ne rêvais plus jamais de rien, j'ai rêvé de l'Afrique. C'est arrivé une nuit de la fin du mois d'août, ici, dans ma ferme de Keene Valley, pratiquement le lieu le plus éloigné de l'Afrique où j'ai pu m'installer. J'ai été incapable de me souvenir de ce que racontait ce rêve, mais je sais qu'il se déroulait en Afrique, au Libéria, dans ma maison de Monrovia. Les chimpanzés avaient dû y jouer un rôle, parce que des visages ronds et bruns semblables à des masques flottaient encore dans mon esprit quand je me suis réveillée bien à l'abri dans mon lit, dans cette vieille maison des monts Adirondacks. Et j'étais submergée par une évidence : j'allais bientôt y retourner." (p.7)

 Un exemple de l'incroyable lucidité d'Hannah :

"(...) J'avais (...) oublié qui j'étais. Voilà ce que m'avaient apporté le mariage et la maternité : nos coïts, mes grossesses, mes accouchements et la petite enfance de mes fils ne m'avaient pas rendue plus ou moins femme, ils avaient fait de moi une femme différente. Vous m'imaginez sans doute forte et indépendante, et je crois que je le suis-aujourd'hui. Quand  j'étais jeune aussi avant d'arriver en Afrique. Mais entre ces deux périodes? Non. Catégoriquement non. J'étais différente.

Ma faiblesse et ma dépendance vis-à-vis de Woodrow et d'autres hommes-le moment venu je vous parlerai d'eux aussi- ont provoqué de graves dégâts et de grandes souffrances, chez beaucoup de gens. Chez mes fils en particulier. Qui donc était cette horrible femme, et comment l'aborderais-je aujourd'hui? Sans parler des chimpanzés, mes rêveurs : je  me dois de savoir qui les a trahis et abandonnés, eux aussi. Etait-ce Hannah chérie? Dawn Carrington? Scout? Laquelle dois-je haïr? Et quelle sera la sentence prononcée pour ses péchés et ses crimes?" (p.233)

Ce roman est aussi un coup de coeur de ma copinaute Hélène Choco.