miroir-de-nos-peines-format-broche-1361773921_ML"En attendant de mourir pour la patrie, on s’emmerdait"

1940. Année de réddition pour la France qui entend les bottes allemandes se rapprocher dangereusement et voit la guerre se terminer par une probable et lourde défaite : hommes, femmes enfants ou vieillards, soldats ou civils, en proie à la panique, se lancent sur les routes, à pied ou en voiture, souvent sans armes et peu de bagages, pour échapper à l'envahisseur.

Louise, une jeune institutrice de 30 ans, est, en cette période tourmentée, à la recherche d'un frère dont elle vient de découvrir l'existence, -dans des circonstances incroyables que je ne révèlerai pas- et quitte à son tour Paris, accompagnée de son ami le brave Monsieur Jules. Je tairai évidemment le nom du frère de Louise, vous laissant le plaisir de le découvrir, en même temps que vous ferez la connaissance de Désiré l'homme caméléon, de Raoul et Gabriel les compères-soldats en fuite, de Fernand le garde-mobile et son pactole encombrant, de sa fragile épouse Alice...

C'est le troisième et dernier volet de la trilogie "Les enfants du désastre" de mon cher Pierre Lemaitre commencée par l'époustouflant "Au revoir là-haut" (qui reste malgré tout mon préféré de la série) et qui s'est poursuivie avec le très bon "Couleurs de l'incendie" (j'étais dans ma période flemme de chroniques, alors pas de chroniques sur celui-ci mais je peux vous dire qu'il est vraiment très bon). Je me suis précipitée sur ce dernier volume comme une femme qui n'a pas lu un livre depuis des années, avant même sa sortie. Ben oui, je l'ai précommandé... voyez dans quel état de fébrilité j'étais.

Et c'est toujours très bon, ça alors  :) Pierre Lemaitre arrive à maintenir l'excellence en fin de parcours, alors que  bien souvent les séries s'effondrent au bout du troisième ou quatrième tome. Bravo ! "Miroir de nos peines est à la fois cocasse et émouvant, écrit d'une plume alerte, précise. Comme ça fait du bien ! Voilà un roman populaire dans le bon sens du terme : à la chronique historique s'ajoutent des personnages attachants qu'on peine à lâcher, de l'humour, de l'émotion, une intrigue où le tragique le dispute à la drôlerie.

Je remercie Pierre Lemaitre de continuer à raconter des histoires, à l'heure où les auteurs n'ont de cesse d'évoquer leur papa maman tonton tatie sans oublier leur pépé et mémé, soeurettes et frangins. J'en ai marre, moi des gens qui racontent leur life à longueur de livres. Je veux des histoires, des bonnes histoires comme Pierre Lemaitre sait en écrire. Je veux du drôle, du triste, je veux des héroïnes touchantes comme Louise, des malins tout cabossés comme Raoul, des Monsieur Jules en charentaises, des curés fantasques comme Désiré, je veux, je veux...

Inutile de préciser que je recommande vivement la lecture de ce bon gros bouquin (miam bien épais, c'était tellement bien de m'y replonger le soir avant d'aller me coucher) où l'on retrouve tout ce que j'aime dans un livre. Il est évident que ça va cartonner. Et moi je commence super bien mon année littéraire ! 

"La débâcle (...)
Il y avait là des centaines d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards marchant dans le même sens, interminable défilé de visages concentrés, consternés, apeurés (...) 
Cette marée était un amas de voitures et de tombereaux tirés par des bœufs, de carrioles, de vieillards hallucinés, ici un infirme sur des béquilles avançait plus vite que tout le monde, là un groupe, une classe entière aurait-on dit bien qu'il y eût des enfants de tous les âges, l'école au complet, allez savoir, l'instituteur ou le directeur criait sans cesse qu’il fallait se tenir les uns aux autres, ne jamais se lâcher, sa voix chevrotait dans les aigus, on ne savait qui avait le plus peur des gamins ou de lui ; des cyclistes portaient des valises sur le cadre, les femmes serraient contre elles un bébé, parfois deux, et les vagues successives de cette cohue butaient les unes contre les autres, alors on s'invectivait, on s'entraidait parfois mais juste un geste parce que ensuite on recommençait à penser à soi, on se bousculait".