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"La bizarrerie de l’Amérique, c’est qu’ici les gens étaient des choses"

Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton, dans l'état de Georgie, avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère Mabel, qui est parvenue à s'enfuir, au nez et à la barbe des maîtres et des chasseurs, Cora a conçu de la rancune mais aussi une force de caractère impressionnante qui lui permet de supporter l'insupportable. Lorsque Caesar, un esclave de Virginie, lui propose de s'échapper, en utilisant un réseau de chemin de fer clandestin construit par des abolitionnistes afin de faciliter la fuite des esclaves, Cora accepte. Traquée par Ridgeway, un chasseur d'esclaves d'une cruauté sans nom, Cora croisera tout au long de sa cavale le pire comme le meilleur, des salopards avides de sang et d'argent, mais aussi des abolitionnistes qui tentent d'aider les fugitifs, au péril de leur propre vie.

Quel livre ! Magnifique, puissant, douloureux à lire au point de se sentir totalement oppressé pendant les 400 pages que dure le calvaire de Cora... soupir de soulagement quand ça s'achève, même si les images et les mots restent et resteront longtemps dans la tête.

Colson Whitehead a matérialisé de façon magistrale ce réseau clandestin qui a bel et bien existé mais pas sous la forme du chemin de fer décrit dans le livre. Cette superbe allégorie pousse le roman aux limites du fantastique et y apporte une originalité bienvenue, un souffle qui permet de s'échapper un peu -rien qu'un peu- de la terrible réalité livrée sans fard.

Ce bouquin, je l'ai reçu comme un coup de poing. J'aime mieux prévenir les âmes sensibles : Colson Whitehead ne fait -hélas- pas dans la surenchère lorsqu'il évoque la condition des esclaves. Les brimades, les coups, les mises à mort sont décrits sans le moindre pathos, avec une sobriété brutale qui fait frémir. Heureusement, il y a l'attachante et formidable Cora, son courage, sa force de vie, son espoir chevillé au corps d'une vie meilleure. On espère avec elle, tout au long de son périple au rythme haletant, jonché de morts, de trahisons, de désillusions lorsqu'elle croit enfin avoir trouvé la paix. Le répit est toujours bref. Chaque état que Cora traverse nous fait découvrir avec elle les différents visages d'une Amérique gangrénée par le racisme et la haine de l'autre, où les noirs ne sont jamais les bienvenus, malgré les apparences et des violences "plus policées" dans certains états, où on leur enjoint poliment de se faire stériliser, où les cadavres des gens de couleur sont déterrés pour être utilisés à des fins soi-disant scientifiques... Révoltant et abject. 

Je suis sortie de ce roman complètement rincée. Ecoeurée. Je le recommande, bien sûr, comment faire autrement? Il nous envoie dans la face une réalité glaçante, nous rappelle de ne pas oublier, afin que de semblables horreurs ne se répètent jamais. Il faut lire "Underground Railroad". Pour le devoir de mémoire et aussi parce que c'est un grand roman, que son héroïne est magnifique, inoubliable. A condition toutefois d'avoir le coeur bien accroché. Pour ma part, j'ai beaucoup de mal à commencer un autre livre depuis que j'ai terminé celui-ci...

"Si les nègres étaient censés jouir de leur liberté, ils ne seraient pas enchaînés. Si le Peau-Rouge était censé conserver sa terre, elle serait encore à lui. Et si le Blanc n’avait pas été destiné à s’emparer de ce nouveau monde, il ne le posséderait pas.
Tel était l’authentique Grand Esprit, le fil divin qui reliait toute entreprise humaine : si vous arrivez à garder quelque chose, c’est que cette chose vous appartient. C’est votre bien : votre esclave, votre continent. L’impératif américain."

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