Un_certain_M_Piekielny

"Mon cher F-H, cette scène est vraie, puisque je l'ai inventée"

Je lis peu de biographies d'écrivains, je préfère nettement découvrir l'auteur à travers son oeuvre, qui me semble souvent beaucoup plus parlante. Sauf que là, il est question de Romain Gary, vu par François-Henri Désérable. Souvenez-vous, les amis, à quel point j'avais adoré Evariste :)). Depuis, j'attendais son nouveau roman en frétillant d'impatience (mais oui, quand j'attends, je secoue le popotin frétille)

 Romain Gary oui, mais aussi M. Piekielny, le vieux voisin du n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno (Vilnius) Convaincu par Mina, la mère idolâtre, que Roman Kacew, alors enfant, aura un grand destin, ce petit homme au visage de "souris triste" lui fait promettre de mentionner son existence aux grands personnages qu'il croisera sur sa route. Promesse tenue par celui qui deviendra l'immense écrivain que l'on sait. De Gaulle, Kennedy... entendront prononcer le nom d'un certain M. Piekielny. Cette anecdote, on peut la retrouver dans "La promesse de l'aube" (OMG ! Quel livre... comme dirait mon amie Julie. Si vous ne l'avez pas encore lu, jettez-vous dessus comme la faim sur le monde, c'est une merveille) 

Ce nouveau Désérable méritait donc bien qu'on l'attende en frétillant. Je l'ai savouré de bout en bout, retrouvant malgré un sujet totalement différent, la plume originale et élégante que j'avais tellement aimée dans "Evariste". J'ai aimé que Romain Gary, que M. Piekielny, que François-Henri... nous soient racontés, avec une verve qui devient une vraie patte chez ce jeune auteur, habile et malicieux lorsqu'il s'agit de parler de l'un en évoquant l'autre, mais aussi un troisième... le maître d"oeuvre. Jeune, fringant, sportif, aimant les voyages et le hockey sur glace. Les livres, c'est un peu plus tard, mais quand il tombe dedans, il tombe pour de bon... 

 Tout au long de son enquête sur le mystérieux voisin de Roman, projet qui voit le jour grâce à quelques hasards bien opportuns - de ceux que l'on aime en littérature- François-Henri Désérable laisser déborder une imagination qui personnellement, me fait jubiler. J'adore l'idée d'inventer ce qu'on ne sait pas, j'aime les parenthèses, les digressions, les sauts de puce, les bonds de géants, les longues tirades et les phrases courtes, j'aime sourire et même rire lorsque je lis que Philippe Roth se serait pris la tête, au sens propre, en découvrant le prix Nobel de Modiano, ("Patrick fucking who?") j'aime qu'au fil des pages, apparaissent une maman persuadée que son fils soutiendra une thèse et une jolie Marion tout à fait contemporaine... J'adore l'idée d'un projet littéraire tout ce qu'il y a de plus sérieux mais teinté de légèreté, un projet qui passe sans ambages de l'humour à la gravité. La recherche de M. Piekielny amènera en effet Désérable à se pencher sur le destin d'un petit juif auquel les nazis auront fait la peau... peut-être... sûrement... Qui sait? Mais aussi et surtout sur la tragédie de tout un peuple. Et là, on ne rit plus. Ma gorge s'est serrée à l'évocation des persécutions, des brimades, des mises à mort d'une balle dans la nuque au bord des fossés que l'on a creusés pour y mourir... Ces passages poignants succèdent à d'autres, vraiment très drôles, tels la rencontre en boîte de nuit entre Romain Gary et la jeune anglaise qui fut sa première épouse, ou encore Gary dans l'émission Apostrophes, persuadé que sa double identité est sur le point d'être révélée en direct sur le plateau... Passer ainsi du chaud au froid n'empêche pas une grande fluidité et le roman se lit quasiment d'une traite (j'ai fait traîner un jour de plus pour ne pas tout manger car après il n'en reste plus)

Mon premier coup de coeur de la rentrée littéraire, un gros, un vrai, un roman très riche en émotions diverses, j'adore ça !

 

"Et dans ses prières du matin, il ne Lui demandait qu'une chose, une toute petite chose dérisoire et grandiose et qui m'émeut infiniment : que les damnés de la Terre fussent connus, ne serait-ce qu'un instant, de ceux qui en étaient les maîtres".
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"D'ordinaire Gary ne danse pas. Si par hasard il se retrouve sur une piste de danse, il reste planté là, droit comme un i, un verre d'eau à la main, ne sachant que faire ni vraiment quoi penser, et sa présence alors est aussi vaine, dépourvue de sens et incongrue que celle du pape au bordel."