Couverture-Jenvisage-de-te-vendre

 "Il faut faire en sorte de ne pas en vouloir à ses enfants, même si c'est difficile"

J'inaugure un nouveau rendez-vous du lundi sur le blog :) Martine a eu la bonne idée de proposer de commencer la semaine par une "bonne nouvelle" et moi quand il s'agit de nouvelles, je suis toujours partante;) pas question d'analyse littéraire, de décortiquage universitaire en ce qui me concerne juste l'envie de partager un texte court qui m'a touchée, émue, amusée ou effrayée, ou tout ça à la fois.

La nouvelle de Frédérique Martin "Le désespoir des roses" extraite du recueil "J'envisage de te vendre (j'y pense de plus en plus)" est excellente car elle est à la fois drôle, émouvante, effrayante aussi. Un jeune homme décide de couper le fil à la patte que représente sa vieille maman en prenant une décision radicale.  Il va la vendre au Libre-Marché des Saints-Sauveurs, elle et son fauteuil. Aucune haine entre les deux, "j'aime ma mère" affirme le jeune homme, et de son côté, la maman "n'a pas fait d'histoires", ne lui reproche rien, du moins en paroles. Son regard en dit long, mais elle accepte sans discuter la décision de son fiston... 

La vieille dame sera donc vendue, après un âpre marchandage, et le jeune homme enfin libre de vivre sa vie. Mais quelle sera-t-elle, sa vie, après le départ de maman? 

Ce très beau texte fonctionne sur un décalage de situation : ici on vend sa maman comme on vendrait un objet encombrant, et si le jeune homme tente d'expliquer ses raisons, il ne se justifie guère. Il vaut mieux vendre sa mère que la laisser mourir dans une maison de retraite, ou comble de l'horreur, l'éloigner petit à petit dans sa propre maison... Insupportable idée. Et puis, le fils n'est pas indigne, il est soucieux de mettre les formes : "j'ai préféré m'en charger moi-même plutôt que d'en confier le soin à de grands marchands." Il semble sûr de lui, même si par moments, il évite de croiser le regard de la maman. Se sentirait-il un brin coupable? Ce qui surprend encore davantage, c'est que personne ne semble s'étonner qu'une veille dame soit vendue avec son fauteuil au plus offrant, ni les acheteurs potentiels, ni même la mère du jeune homme...  Quel est le monde que nous décrit Frédérique Martin? Un monde terrifiant dans lequel il est logique de se débarrasser du petit vieux qui nous encombre. Notre futur peut-être? Seul le lecteur est interloqué... Pari réussi !

Pour ma part, j'adore les nouvelles qui posent l'absurde comme une évidence. Dans celle-ci en particulier, l'anormal devient la norme (on vend même les enfants...) et l'écriture à la fois poétique et alerte de Frédérique Martin fait mouche pour décrire une situation inconcevable. L'émotion présente mais contenue tout au long du texte éclate dans les dernières lignes. Quelle fin !

Une nouvelle de Frédérique Martin à découvrir de toute urgence, ainsi que l'ensemble du recueil :"J'envisage de te vendre (et j'y pense de plus en plus)" aux Editions Belfond, 2016.

                             

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