9782749121079WEB"Les Cheyennes croient que toute chose ayant eu lieu quelque part - chaque naissance, chaque mort - s'y trouve toujours, de sorte que le passé, le présent et l'avenir cohabitent éternellement sur terre".

En 1874, un pacte hallucinant est signé entre le chef des Cheyennes, Little Wolf et le président américain Ulysses Grant: en échange de mille chevaux, les Cheyennes réclament mille femmes blanches, destinées à procréer. Le mélange des races garantirait la sécurité des futures générations indiennes et dans l'autre camp, le deal offrirait la possibilité de civiliser « les sauvages» et de les convertir à la foi chrétienne, de leur voler leurs terres aussi... Si dans les faits, l'accord FBI (femmes Blanches pour Indiens) aurait bien été proposé mais rejeté, Jim Fergus imagine qu'en effet, des centaines de femmes recrutées dans les asiles et pénitenciers pour la plupart, font le choix de vivre au milieu des Cheyennes et leur donner des enfants. C'est à ce prix qu'elles obtiennent la liberté.

De ce fait historique détourné, Jim Fergus tire un roman absolument FA-BU-LEUX, admirable de bout en bout, un roman tellement impossible à lâcher qu'on l'emmène partout, qu'on le lit en voiture, en cuisinant, en travaillant (je plaisante, ne me dénoncez pas à madame Najat, j'étais en vacances au moment de sa lecture...). Une pure merveille. De celles qui vous poursuivent et vous empêchent de lire autre chose pendant quelques jours après l'avoir terminé... Impossible d'enchaîner. May Dodd ne voulait pas quitter mon petit cerveau.

May Dodd, c'est l'auteur des lettres et des carnets qui constituent le roman. Belle jeune femme issue de la bourgeoisie, romantique et passionnée, May a deux enfants hors mariage d'un homme qu'elle aime. Cette union illégitime lui vaut la haine de sa famille et l'internement pour nymphomanie (!). Sa seule issue pour échapper à l'enfer de l'asile est d'accepter l'étrange marché. Elle se lance courageusement dans l'aventure avec d'autres femmes et devient madame Little Wolf.

 Passionnant oui, parce qu'il y a tout dans ce roman. Tout ce qui rend un lecteur (en l'occurence une lectrice) heureux. Les aventures de May Dodd sont écrites dans une langue limpide et accrocheuse, les personnages sont magnifiques, émouvants, sensibles... May Dodd est une héroïne, une vraie, une femme au caractère bien trempé. Son existence au milieu des indiens est riche d'enseignements, aussi bien pour elle-même que pour celui ou celle qui la lit. Vous l'aurez compris, j'ai adoré May Dodd. J'ai aimé sa façon de raconter, entre lettres jamais postées et carnets, ce "Je" de fiction si immédiat, si proche du réel... Oui j'ai adoré May.

On a reproché à May (et donc à son créateur Jim Fergus) une certaine nunucherie, style Harlequin. Elle est belle, les hommes la désirent... Oui, May Dodd est une femme romantique, oui la passion et la sensualité ont leur place dans un roman sur les indiens et non, elle n'est pas cucul la praline... Et même si elle l'était, on s'en fiche. Son côté rose bonbon c'est un peu de douceur dans un roman où les femmes, traitées comme de la marchandise, ne sont pas à la fête, où les violences qu'elles subissent, physiques et psychologiques, sont permanentes.

On a aussi taxé Jim Fergus de manichéisme : les indiens sont les gentils, les blancs sont les méchants, ou l'inverse peu importe. Là encore je m'insurge. Pas de manichéisme dans ce roman. Ni noir ni blanc, mais beaucoup de gris. Les indiens ne sont pas les monstres qu'on imagine (un certain respect des femmes, tout à fait inattendu, un code de l'honneur difficilement entendable pour les "civilisés" que nous sommes mais tout à fait réel) mais ils sont ravagés par l'alcool (fourni par les blancs...) qui les rend capables du pire. Les violences entre tribus sont également insupportables et font fi de toute fraternité entre indiens. Comme chez les blancs dits civilisés, on a le pire et le meilleur...  

"Mille femmes blanches" est un grand roman, empli d'humanité, de beaux portraits de femmes : autour de May, il y a Sara, Martha, les soeurs Kelly... et tant d'autres. Des femmes fortes, attachantes, solidaires malgré leurs différences. C'est également une ode à la nature, aux ressources inestimables qu'elle recèle, aux besoins primaires et simples de l'Homme qu'il est bon de retrouver. Un roman terrible qui n'édulcore pas la violence des uns et des autres et dont la fin m'a déchiré le coeur...

Je ne peux que vous inviter très fortement à lire ce bouquin merveilleux (ce n'est pas une supplication mais presque ...) et je réclame le prix Nobel pour Jim Fergus. Et pourquoi pas? ;) 

 

"Nous sommes bien minuscules, comparés à la puissance des éléments ! Il n'y a rien d'étonnant à ce que ces gens soient si superstitieux face à eux. Ni qu'ils s’efforcent de gagner les bonnes grâces des dieux des quatre points cardinaux, du ciel et de la terre, sans compter les esprits des animaux sauvages et du temps, car nous vivons à leur merci. Dans cette optique, les Blancs bâtissent leurs forts et leurs maisons, leurs entrepôts et leurs églises comme autant de remparts peu convaincants devant l'immensité d'une Terre qu'ils sont incapables d'aimer, d'un vide qu'ils tentent vainement de combler".

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"Les clauses de notre contrat ne nous obligent à donner naissance qu'à un enfant seulement, après quoi nous sommes libres de partir ou de rester. En cas d'impossibilité de concevoir, nous sommes tenues de demeurer auprès de nos conjoints deux années entières, au terme desquelles nous ferons ce que nous voudrons... C'est du moins la version des autorités. Il n'a pas manqué de me venir à l'esprit que nos futurs maris n'entendront peut-être pas les choses de cette oreille."