chronique-d-hiver,M106373"Écrire commence dans le corps, c'est la musique du corps, et même si les mots ont un sens, s'ils peuvent parfois en avoir un, c'est dans la musique des mots que commence ce sens".

Etonnante et merveilleuse, cette chronique d'hiver qui m'a permis de renouer avec un écrivain cher à mon coeur, j'ai nommé Paul Auster. A "l'hiver de sa vie", Auster remet les compteurs à zéro et livre un récit autobiographique à la deuxième personne du singulier. Je n'ai jamais été très à l'aise avec ce procédé, je le trouve généralement artificiel mais ici, je dirais qu'il va presque de soi. L'auteur s'examine, fouille dans ses souvenirs, (parfois avec humour :la découverte du pénis à cinq ans) livrés de façon brute et directe, au gré du corps et des sensations, émotions, blessures qui ont jalonné toute une vie. 250 pages sans chapitre, un récit en paragraphes plus ou moins longs, des listes (les endroits où il a vécu...), des inventaires (les cicatrices...) ça peut rebuter. Ou aspirer. j'ai été aspirée.

De tout autre, l'exercice m'aurait semblé terriblement prétentieux et narcissique, dans le cas présent, je l'ai simplement trouvé passionnant, vertigineux, (on est aspirés, je le répète) admirablement écrit comme toujours chez Paul, organisé de façon unique et originale (pêle-mêle de souvenirs qui forme un tout très cohérent, c'est de l'art !). J'ai aimé les mots de Paul Auster sur sa formidable femme, sur son corps qui a joui, souffert, atteint parfois ses limites (les crises de panique, impressionnantes ...) et cet appel au lecteur qui finira par trouver de loin un loin, des bribes de sa propre existence.

Un magnifique ouvrage qui restera longtemps dans ma mémoire.

"Cet assortiment de lignes brisées, gravées sur ton visage, sont les lettres d'un alphabet secret qui raconte l'histoire de la personne que tu es, car chaque cicatrice est la trace d'une blessure guérie, et chaque blessure a été provoquée par une collision inattendue avec le monde."

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"Parce que tu ne sais absolument pas d'où tu viens, tu as décidé depuis longtemps de supposer que tu es un mélange de toutes les races de l'hémisphère oriental, en partie africain, en partie arabe, en partie chinois, en partie indien, en partie caucasien, que tu es le creuset de nombreuses civilisations contradictoires à l'intérieur d'un seul corps. C'est surtout une position morale, une façon d'éliminer la question de la race - à ton avis, une fausse question qui ne peut que déshonorer celui qui la pose -, et tu as par conséquent décidé en toute conscience d'être tout le monde en toi afin d'être plus pleinement et plus librement toi-même, car savoir qui tu es reste un mystère que tu n'as aucun espoir d'élucider un jour."