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Mon premier Tahar Ben Jelloun ! ça se fête ! Champagne :)

Cette découverte, je la dois à ma chère Phili, qui m'a fait profiter d'un petit privilège : lire un livre pas encore dans les librairies. Merci à elle :)

Découverte tardive certes, mais plus que plaisante. C'est vraiment très agréable d'ouvrir un livre dont on ne sait rien et de se laisser embarquer dans une histoire que l'on découvre page après page. Le mystère était en effet complet concernant l'histoire (pas de quatrième de couverture) même si le titre laissait supposer une affaire de couple. 

Et quel couple... En fait de bonheur conjugal, c'est plutôt d'enfer conjugal dont il s'agit. Du genre à vous dégoûter du mariage à tout jamais.

Je vous raconte.

Le roman s'ouvre sur un prologue intrigant : un homme cloué dans un fauteuil est dérangé par une mouche qui s'est posée sur son nez et dont il ne peut se défaire. L'homme, artiste peintre, a été victime d'un accident vasculaire cérébral. Son drame est qu'il ne peut plus peindre. Et qu'il ne parvient pas à chasser la mouche...

Son autre drame (on comprend très vite que tout est lié) va nous être livrés dans la première partie du roman. Un mariage avec une femme beaucoup plus jeune que lui, d'un milieu social différent du sien, qui a tourné peu à peu au désastre, à la guerre, à la haine absolue. Le peintre l'a aimée pourtant, dit avoir tout fait pour la rendre heureuse. Ses années de mariage devenues cauchemardesques sont racontées à la troisième personne, supposant ainsi davantage d'objectivité. Il est "le peintre", elle est "sa femme".- jamais nommée, comme c'est étrange... ça m'a interpellée-.

"L'homme qui aimait trop les femmes" (c'est le titre de cette première partie), convoité, adulé, aurait même pu rester fidèle, si l'épouse si douce des premières années n'était pas devenue détestable, odieuse, jalouse, faisant mener à l'artiste une vie d'enfer. Elle en veut à son argent, lui pourrit littéralement la vie, complote dans son dos avec ses amies, jusqu'à la dispute de trop... et l'accident vasculaire du peintre, depuis lourdement handicapé. 

Cette première partie fait froid dans le dos. On est forcément indigné par la méchanceté, la folie haineuse de l'épouse, dont toute l'existence semble n'avoir pour seul but que de persécuter un époux désormais sans défense. On le plaint, on compatit à son malheur. D'autant qu'elle lui refuse le divorce. Il est donc condamné à souffrir sans fin... Le miracle de cette première et écrasante première partie -255 pages tout de même, d'une prose parfois teintée de lyrisme- est de réussir à captiver le lecteur- j'ai été bizarrement happée- sur les déboires conjugaux du malheureux peintre. 

La  belle surprise du livre a été la seconde partie, que je n'attendais pas si loin dans le roman. (Je ne l'avais même pas feuilleté). Bien plus courte, nerveuse, elle est écrite à la première personne par l'épouse, "la mouche", qui livre sa version des faits. Le récit d'une écorchée vive. Cette femme jusque là sans nom - on découvre enfin qu'elle s'appelle Amina- est en effet haineuse, jalouse, mauvaise, comme elle se définit elle-même :"je dois vous prévenir que je suis mauvaise. Je ne suis pas née mauvaise, mais quand on s'attaque à moi, je me défends et par tous les moyens je rends coup pour coup". L'histoire de cette femme, issue du bled, évoluant dans un monde qui n'est pas le sien, dédaignée par sa belle-famille, humiliée et trompée par l'époux, oblige à revoir la vision des choses induite par la première partie.... 

Qui a raison qui a tort? La grande réussite de ce roman, est à mon avis, de  parvenir à semer le doute à un moment très avancé du roman, lorsque le lecteur a pris fait et cause pour l'une des deux parties. Du moins le croit-il... 

Extraits :

" Rien ne la dérange. Elle s'active tout en restant sur place. Elle ne pèse rien, mais elle gêne. Elle énerve l'homme qui ne peut la chasser. Il a essayé de bouger, de faire du vent, il a soufflé, il a crié. La mouche est indifférente. Elle ne bronche pas. Elle est bien là, et ne compte pas déguerpir. Pourtant l'homme ne lui veut aucun mal, il souhaite juste qu'elle s'en aille, qu'elle le laisse en paix, lui  qui ne peut plus remuer les doigts, les mains, les bras."

                                                                                  ***

"Aujourd'hui je suis une mouche. (...) Je n'ai pas le choix. Je suce le sang au bout de ce gros nez. Je le dérange, je le bouscule, je l'insulte, je crache sur son corps, il ne peut rien faire (...) Je ne suis qu'une mouche quelconque, stupide et entêtée. Je suis têtue. (...) J'étais, j'ai toujours été plus forte que lui. Comme la mouche. (...) Un mouche, je suis une mouche redoutable." (p.260-261)

 

Allons voir si Phili a apprécié cette lecture autant que moi :)